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Codemagazin, September 2006


La mort du souvenir
Stefanie Scheurell


Stefanie Scheurell (née à Berlin en 1980, vit et travaille à Karlsruhe) collabore avec sa
grand-mère Ruth Wurmhöringer pour son travail artistique, dans lequel elle oppose,
de façon tragi-comique, sa propre jeunesse au corps et au visage marqués par l’âge
de sa grand-mère. Dignité et misère de la vieillesse, beauté et fragilité de la jeunesse,
dans ce rapport d’alter ego se déploie le spectre de la recherche de l’individualité et
de l’identité. Extrait d’une conversation entre Stefanie Scheurell et Lukas Baden, co-
fondateur du nouvel espace d’exposition Ferenbalm-Gurbrü Station à Karlsruhe.



Lukas : Comment fonctionne exactement
la collaboration avec ta grand-mère, Ruth
Wurmhöringer?

Stefanie : Je réalise d’abord des esquisses
et dessins de mes idées, puis j’explique à ma
grand-mère mes projets et lui demande si
elle accepte d’être mon « modèle », comme
elle se définit elle-même. Ensuite, je l’aide
à se changer, à mettre ses costumes, à se
maquiller... Mes gestes sont alors analogues
à ceux qui s’occupent de personnes atteintes
de démence sénile. Ces procédures sont très
exigeantes, tant pour la personne aidée que
pour celle aidant. Devant la caméra, j’aide
aussi ma grand-mère à se positionner et lui
dis quelle expression donner à son visage.

Penses que tu pourrais faire le même travail
avec d’autres personnes âgées, que tu pourrais
obtenir les mêmes résultats qu’avec ta grand-
mère?

Stefanie : Non. Selon moi, la réussite
artistique de mon travail est fortement liée à
sa personne. Au départ, il s’agissait pour moi
de réaliser un portrait, au sens artistique, de
ma grand-mère. Nos biographies respectives
jouent un rôle important dans ce portrait.
Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère jouait
à se déguiser avec moi. J’ai détourné ce jeu
pour mon travail. Par ailleurs, ma grand-
mère a toujours voulu devenir actrice, sans
jamais avoir eu la liberté de le faire. Enfin,
nous avons construit une profonde relation
de confiance au fil des années et je pense
que c’est la base pour un travail tel que le
mien.

Qu’est-ce qui t’intéresse dans le travail
artistique avec une personne âgée?

Stefanie : L’âge laisse des traces tant visi-
bles qu’invisibles. J’utilise les rides et autres
changements physiques dus à la vieillesse
comme moyen de représentation, au même
titre qu’un faux nez ou que du maquillage.
La dégénérescence interne représente pour
moi la partie invisible. A cet égard, c’est sur-
tout la perte de la mémoire qui m’intéresse,
ce qu’on pourrait décrire comme la “mort du
souvenir”. Il faut être conscient que je colla-
bore avec une personne qui, un instant après
la prise de vue, ne sait plus que nous avons
pris une photo ! J’ai fait une série de photos
dans son logement, à la vue desquelles tout
semble au premier abord normal et rangé.



Sous un regard plus attentif, on remarque
néanmoins des détails étranges : dans son
délire, Ruth a toujours besoin de cure-dents;
elle en a donc emballé dans des mouchoirs et
les a cachés partout. On peut voir aussi ses
chaussettes dans le tiroir à couvert, le savon
dans le frigo, etc

Tes travaux ont un caractère anecdotique,
narratif, et ils apparaissent teintés de nostalgie.
Faut-il y voir une analogie avec l’attitude des
personnes plus âgées qui parlent souvent de leur
vie de façon rétrospective?

Stefanie : Oui. La narration est une
approche importante pour moi et qui me
semble évidente. A travers mes photos et
vidéos, j’aimerais que d’autres images et
d’autres histoires reviennent à l’esprit des
spectateurs.

Tes photos et vidéos abondent de moments
tragiques, de déchéance, de maladie, de
folie... Tu utilises une “esthétique de la peur”.
Pourtant, nombre de spectateurs sourient, voire
rient, face à tes images. Comment expliques-tu
ce paradoxe?

Stefanie : Tout d’abord, je pense que cela
a à voir avec le caractère de Ruth elle-même.
Dans sa vie, Ruth a toujours aimé être au
centre de l’attention et faire l’animatrice.
J’espère que les spectateurs rient avec elle
mais pas d’elle. Par ailleurs, c’est mon but
d’aborder un thème grave et triste, via une
mise en scène apparemment humoristique.
Cela permet, selon moi, d’aller plus loin
dans la compréhension de ce thème. Quand
le spectateur s’effraie de son rire, quand il
devient songeur et réfléchit aux raisons de
son rire, il entre véritablement dans l’image.
J’aime ce chemin absurde vers l’image. †







• Les travaux de Stefanie Scheurell peuvent être
vus en septembre 2006 chez CODE/BURO à
Bruxelles.

• Stefanie Scheurell expose également dans le cadre
de “Funny Games-Dead Serious” chez Ferenbalm-
Gurbrü Station à Karlsruhe de même qu’à
l’exposition « PAMINA » au musée d’Ettingen.

   
   

Press release, exhibition "Kunst oder Verwandtschaft" at Kunstraum LUV, October 2005


Art or Affinity

The artwork of Stefanie Scheurell, who was born in Berlin in 1980 and nowadays lives and works in Karlsruhe, Germany, is developed from drawings.
Her work consist of objects, videos, staged photography, performances and sound-installations. She uses the relationships and affinity between the pieces in order to create presentations within which she combines single works to complex installations that directly address the spectator in a humorous and ironic way. Stefanie Scheurell´s works always relate to the human being. Themes like time, spontaneity, metamorphosis and transitoriness play a major role in this context.

The artist takes all conditions of the exhibition space into account when she sets up her poetic and partially interactive installations on her pursuit of the question of „Art or Affinity“.
Slide projectors, screens, speakers, drawings, photographs and smells create a synaesthetic memento mori: The artist uses the body and face of her grandmother, which are both marked by the signs of age, to go against her own youth, yet all this is carried out in a tragic-comical way.
The whole array of the search for individuality and identity is suspended within this alter-ego relationship through the play of mimics, masquerade and anecdotic narrative.
The Installations play with the turning moment: Dignity and misery of age, beauty and transitoriness of youth are set up to yield a personal get-to-know, which in itself leads closer to life.

(Lukas Baden)    

Concept, "Ruth Wurmhöringer", 2005

This is a 20 piece slide series from 2004/2005.

Ruth Wurmhoeringer, my grandmother, who was born in 1920 functions as the model for this series.

For me this work carries individual and personal meaning, and furthermore universal as well as emblematic tendencies are being emphasized.
For a long time I have been fascinated by the hilarious and individual character of Ruth Wurmhoeringer, although the continuous decline of her brain and body through age and dementia both alarmed and affected me.

Originally I wished to work with Ruth Wurmhoeringer in order to get to know her pronounced character on a deeper level and to transform it into an image.

I began to reconstruct the individual stations of Ruth´s life. In her youth, Ruth dreamt of becoming an actress, but this plan was interdicted by her father.

Her affinity for dressing up, which lasted well into her grown up life, is strongly expressed in my photography.

With time further concerns arose as for example the tracing of the tilting effect between our reality and that of a person with dementia.
Does the parallel world or respectively the imaginary world denote perdition or is it saving the person of the awareness about her/ his innate decreptitude?
At which place does the elderly person deem her- or hisself mentally?

Besides all these questions my work grasps upon the beauty, the individuality, the dignity and the importance of the old person.

(Stefanie Scheurell)

 

 

 

 
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